Vie d'Isarn, abbé de Saint-Victor de Marseille au XIe siècle. Édition, traduction, introduction et notes
Bibliographic record
Abstract
La Vie d'Isarn met en scène un jeune aristocrate originaire du Languedoc, devenu moine à Saint-Victor vers l'an mil, alors que venait d'être restaurée cette abbaye présentée comme l'héritière de l'antique fondation de Jean Cassien aux portes de la cité de Marseille. Le récit évoque certes un religieux exemplaire, dont l'ascèse étonnait les contemporains, mais il campe aussi un grand seigneur monastique, préoccupé par la défense des droits, des terres et des prieurés de la maison marseillaise. C'est du reste cette dernière dimension du texte hagiographique qui a retenu pendant bien longtemps l'attention des historiens. Les spécialistes de la Provence à l'âge seigneurial, notamment, ont extrait de la Vie d'Isarn quelques récits hauts en couleur narrant les chevauchées de l'abbé pour lutter contre les méfaits de potentats locaux qui s'en prenaient aux biens des religieux et aux paysans. Dans ces passages, l'abbé et ses moines sont toujours présentés comme des protecteurs pour les « pauvres » et les garants de la paix sociale. Ce discours anti-seigneurial a souvent été pris à la lettre et interprété comme le signe des bouleversements qui auraient caractérisé la société provençale dans la première moitié du XIe siècle, à la suite de l'émergence des pouvoirs seigneuriaux. C'est ainsi que dans sa thèse sur « la Provence et la société féodale », Jean-Pierre Poly résume trois des récits montrant Isarn aux prises avec de mauvais laïcs pour conclure que « ces histoires montrent à quel état d'insécurité on en était arrivé en Provence dans la période 1020-1040 : les sires tuent, volent ou taxent sans aucune espèce de contrôle, sans aucun frein ». Tel est encore le parti d'une synthèse récente qui note que la Vie d'Isarn « dépeint sous un jour terrifiant les exactions aristocratiques aux dépens des paysans et des moines. Seule la loi du plus fort semble triompher dans un monde que l'hagiographe décrit sans complaisance ». Si ces descriptions ont certes des « arrière-pensées idéologiques », celles-ci sont « inspirées du mouvement de la Paix de Dieu » qui s'épanouit dans la Provence de la première moitié du XIe siècle en réponse aux exactions guerrières. Du reste, quels qu'aient été les objectifs poursuivis par l'auteur de la Vie d'Isarn, « il serait excessif de lui dénier toute valeur de témoignage sur la brutalité qui règne dans les campagnes provençales autour de 1030 ». Récemment, d'autres historiens ont toutefois réévalué le témoignage de notre récit hagiographique, l'un des très rares textes narratifs composés dans la Provence de cette époque, en remarquant que cette œuvre renseigne sans doute moins sur les tensions sociales des lendemains de l'an mil que sur le climat idéologique de la seconde moitié du XIe siècle, l'époque de sa rédaction, qui est aussi celle où les mots d'ordre liés à la « réforme grégorienne » trouvent à Saint-Victor de Marseille un important relais pour leur diffusion dans le Midi provençal, sur fond d'une redistribution des pouvoirs au sein des groupes dominants. La Vie d'Isarn se trouve ainsi au cœur d'un changement de paradigme historiographique. Selon les travaux les plus récents, le texte racontant les démêlés de l'abbé de Saint-Victor avec des sires turbulents et parfois cruels ne rend pas vraiment compte de la violence qui régnait dans les campagnes de la première moitié du XIe siècle ; il reflète plutôt la manière dont se délitait, dans les années 1060 et 1070, l'« amitié », fondée sur un système d'échanges et de compromis, qui avait jusqu'alors structuré les relations entre l'aristocratie guerrière et les moines. Le rôle en quelque sorte stratégique de la Vie d'Isarn dans les études historiques justifiait d'en favoriser l'accès à un plus large public, en proposant une nouvelle édition, une traduction et une annotation précise, permettant d'apprécier ce texte dans son ensemble, tout à la fois pour lui-même et dans son contexte.
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